Les complications entourant le dossier des relations entre le Liban et la Syrie ne se limitent pas à l’absence d’accord judiciaire entre les deux pays à ce jour, mais résident également dans la divergence évidente de vision parmi les responsables libanais sur la gestion de ce dossier.
Les complexités ne s’arrêtent pas à l’échec d’un accord juridique, mais s’étendent à la manière dont les responsables libanais perçoivent la situation. Tandis que le Premier ministre Nawaf Salam semble plus proactif, le président de la République Joseph Aoun ne s’oppose pas à des ententes permettant l’établissement de relations sérieuses et d’égal à égal entre les deux pays.
Il est frappant de constater que Damas, qui cherche à régler plusieurs dossiers en suspens, agit en position de force, bénéficiant du soutien des États-Unis et de l’Arabie Saoudite, contrairement à ce que pensent certains responsables à Beyrouth. Cela se reflète parfois dans le ton employé par les délégations lors des discussions. Il est devenu clair que Damas lie pratiquement toute forme de coopération avec le Liban à l’aboutissement de cette démarche judiciaire.
Des sources participant aux discussions résument la situation ainsi :
Premièrement : Le Premier ministre Salam semble agir comme si le dossier des relations avec la Syrie relevait de sa seule compétence plutôt que de celle du Président. Il a chargé son vice-président, le ministre Tarek Mitri, de superviser pleinement ce dossier, y compris les communications avec les dirigeants syriens, tout en lui demandant de consulter régulièrement le président Aoun. Salam a également chargé Mitri de recevoir les responsables syriens en visite et de coordonner avec tous les ministères et forces de sécurité concernés.
Deuxièmement : Le Liban a été informé par les parties saoudienne et américaine que Damas insiste sur le règlement du dossier des détenus avant d’entamer d’autres réformes. Le président syrien Ahmed al-Charaa et son ministre des Affaires étrangères Asaad al-Chaibani ont explicitement affirmé à Mitri que ce dossier était la priorité absolue.
Troisièmement : Damas demande la libération de 2 600 Syriens détenus dans les prisons libanaises (condamnés ou en détention provisoire), affirmant qu’elle prendra en charge leurs dossiers de sécurité dès leur arrivée en Syrie. Le Liban a commencé, il y a deux mois, des « initiatives de bonne volonté » en libérant plus de 120 Syriens dont les dossiers judiciaires étaient vides de charges graves.
Le ministre de la Justice a introduit des modifications au projet d’accord, perçues par les Syriens comme une atteinte à leur souveraineté. Damas menace désormais de recourir aux Américains et aux Saoudiens contre le Liban.
Quatrièmement : Damas estime qu’il n’existe aucune raison politique ou légale empêchant la signature d’un traité judiciaire. La Syrie considère que le Liban peut parvenir rapidement à un accord, à moins que le dossier ne devienne un outil de tiraillements politiques internes.
Cinquièmement : Les Syriens ont contesté une modification introduite par le ministre libanais de la Justice, Adel Nassar, concernant l’article 10 du projet. Nassar demandait que le gouvernement syrien s’engage à informer le Liban de toute nouvelle mesure prise à l’encontre des détenus transférés. Pour Damas, cela constitue une ingérence dans sa souveraineté. Les responsables syriens ont affirmé avoir le plein droit de traiter avec les détenus selon les lois syriennes, tout en s’engageant à empêcher leur retour au Liban.
Sixièmement : La partie syrienne n’a fait aucune demande officielle concernant des détenus libanais partisans du nouveau régime. Les rumeurs concernant le dossier du cheikh Ahmad al-Assir sont inexactes, bien que Damas ait suggéré au Liban de trouver une solution pour les Libanais emprisonnés pour leur opposition à l’ancien régime syrien.
Sur le plan pratique, Beyrouth mise sur le juge Claude Ghanem pour combler les lacunes juridiques loin de la politique. En revanche, le ministre de la Justice, Adel Nassar, a évoqué à plusieurs reprises la volonté de Beyrouth d’obtenir de l’aide pour capturer Habib al-Shartouni (recherché au Liban) et obtenir des informations sur Boutros Khawand, disparu depuis plus de trente ans. Damas a réitéré n’avoir aucune information à leur sujet.
Nassar : Il faut distinguer les condamnés des recherchés
Le ministre de la Justice, Adel Nassar, fait l’objet d’une campagne mêlant technique et politique, le dépeignant comme un obstacle à l’accord. Il a nié ces accusations auprès d’Al-Akhbar, affirmant être « positif et ouvert à la coopération avec les nouvelles autorités de Damas ».
Il a précisé : « Tout le monde connaît ma position sur l’ancien régime, mais il s’agit de mécanismes légaux. La précipitation dans ce dossier ne dépend pas d’une décision administrative, mais nécessite l’approbation des autorités qui ne relèvent pas de ma compétence. »
Nassar souligne que l’accord exclura les personnes condamnées pour le meurtre de membres des forces militaires et de sécurité libanaises. Il a également insisté sur la nécessité de garantir les droits personnels (indemnisations) des victimes. Quant aux personnes poursuivies (sans jugement), leur cas nécessite une loi votée par le Parlement, ce que le ministère ne peut décider seul.
Quel sort pour les détenus libanais ?
Le corps judiciaire libanais s’interroge sur la dimension professionnelle de ces libérations. Un membre du Conseil Supérieur de la Magistrature a confié à Al-Akhbar que les condamnations reposaient sur des procédures judiciaires et non politiques.
L’idée d’une loi d’amnistie générale pour les Syriens se heurte à une forte opposition parlementaire. Cependant, certains proposent d’inclure des milliers de prisonniers libanais dans cette amnistie pour faciliter le passage de la loi, à condition d’exclure les crimes de sang contre les militaires ou civils.
Il est à noter que lors de la première visite de la délégation syrienne, il a été mentionné que Damas était prête à accueillir le cheikh Ahmad al-Assir et un groupe du Akkar s’ils étaient libérés par Beyrouth. Le dossier de santé d’Al-Assir a d’ailleurs été mis en avant ces derniers jours.
Pressions du Qatar
Un responsable syrien aurait affirmé que Beyrouth « sous-estime l’importance de ce dossier pour Damas », ce qui pousse la Syrie à solliciter l’intervention des États-Unis et de l’Arabie Saoudite pour accélérer le processus.
En parallèle, l’ambassadeur du Qatar à Beyrouth, Saoud Al-Thani, a rencontré plusieurs responsables libanais pour inciter à un règlement rapide, arguant que de nombreux Syriens en prison ont été condamnés pour leur opposition à l’ancien régime ou leur appartenance à des organisations aujourd’hui au pouvoir à Damas.
6 227 prisonniers, dont 2 600 Syriens
Le Liban compte actuellement 6 227 prisonniers :
3 539 en détention provisoire (57%).
2 654 condamnés (43%).
Environ 2 600 sont des ressortissants syriens (dont 70% sont en attente de jugement).
La prison de Roumieh abrite à elle seule plus de la moitié des détenus (3 385), suivie par la prison d’Al-Qubba à Tripoli (803) et celle de Zahlé (648).
Rôle français « technique » et différends militaires
Il n’y a pas de pression internationale majeure pour la délimitation des frontières terrestres, mais une volonté de stabilisation. La Syrie a informé le Liban que le moment n’était pas opportun pour discuter des Fermes de Chebaa, car on ne peut délimiter une zone sous occupation.
Toutefois, la France, via son envoyé Jean-Yves Le Drian et son ambassadeur Jean-Baptiste Faivre, pousse pour un « soutien technique ». Paris propose de réunir une commission technique à Paris et de fournir les cartes datant du mandat français.
Un différend est également apparu concernant le déploiement de l’armée libanaise sur des positions frontalières évacuées par l’armée syrienne après la chute du régime d’Assad. Damas a initialement demandé leur retrait, mais Beyrouth a affirmé que ces positions étaient libanaises et que la présence syrienne passée était une « mainmise » caduque. Un compromis semble être en cours.
Par Ibrahim Al-Amine
Source : Al-Akhbar ; Jeudi 18 décembre 2025
Source: Média



